Leadership & légitimité

Remarque sexiste en réunion de chantier : ce que fait celui qui tient la réunion

Quand une remarque sexiste tombe en réunion de chantier, tout le monde regarde la même personne. Pas celle qui est visée : celle qui anime. Ce qu'elle fait dans les deux secondes suivantes fixe la règle pour toute la table.

Par Marcos Pereira · 23 octobre 2026

Réunion de chantier, jeudi, 9h40. Point 6 de l'ordre du jour. La conductrice de travaux du lot plâtrerie signale que les menuiseries ne sont toujours pas posées au deuxième étage, et que ses doublages attendent depuis dix jours.

En face, le chargé d'affaires du lot menuiseries sourit : « Ça va, ma belle, on ne va pas en faire une affaire d'État. »

Deux rires. Un silence.

Puis douze personnes regardent la même chaise. Pas la sienne. Celle de celui qui tient la réunion.

Vous connaissez ces deux secondes. Peut-être que c'est vous qui étiez assis sur cette chaise.

Je m'appelle Marcos Pereira. 22 ans d'expérience AMO en Île-de-France, en passant par l'OPC et la maîtrise d'œuvre d'exécution, c'est-à-dire des années à tenir le crayon des réunions de chantier. Les femmes représentent environ 12 % des salariés du bâtiment selon la FFB, et une part bien plus faible autour des tables de réunion. Trois femmes sur quatre estiment être régulièrement confrontées à des attitudes sexistes au travail (baromètre AFMD et Ipsos, 2025). Ce que j'écris ici sur actismoe.com ne s'adresse pas à elles. Il s'adresse à celui qui anime.

Que faire quand une remarque sexiste est lancée en réunion de chantier ?

Le silence de celui qui anime n'est jamais neutre

C'est le point que la plupart des encadrants sous-estiment. Dans une réunion de chantier, celui qui anime ne fait pas que dérouler l'ordre du jour. Il fixe ce qui passe et ce qui ne passe pas. Chaque fois qu'il laisse filer, la table l'enregistre comme une règle.

Après « ma belle », s'il enchaîne sur le point 7, tout le monde a compris. L'auteur a compris qu'il peut recommencer. Les autres ont compris que ça fait rire. Et elle a compris qu'elle est seule.

Celui qui tient le crayon tient aussi la salle. Il ne peut pas décider que ce n'est pas son sujet. Son silence est déjà une réponse, et c'est la seule que toute la table entend.

Les quatre gestes de celui qui tient la réunion

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Couper tout de suite, sur la règle

Pas de sermon. Pas de débat. Une phrase, sur le ton qu'on prend pour rappeler un point de sécurité :

« On ne parle pas comme ça dans cette réunion. Point 6, les menuiseries du deuxième : vous posez quand ? »

La deuxième phrase compte autant que la première. Elle ramène l'auteur sur le fond, devant tout le monde, et l'oblige à répondre à la question qu'il esquivait. Car une remarque de ce genre arrive rarement par hasard : elle tombe souvent au moment où son auteur n'a pas de réponse sur le planning. Le sexisme sert ici de diversion. Le recadrage la referme.

Le timing est tout. Recadré dans la seconde, l'incident dure dix secondes. Recadré au point 12, il devient un règlement de comptes.

Une seule exception : quand la personne visée a choisi de ne pas relever. J'y reviens juste après, parce que je l'ai vécu.

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Ne pas la défendre, ne pas parler à sa place

C'est le piège dans lequel tombent les encadrants de bonne volonté. « Monsieur, on respecte Madame. » L'intention est bonne. L'effet est désastreux : vous venez de la présenter à toute la table comme quelqu'un qui a besoin d'être protégé. Sa légitimité sort de la réunion plus faible qu'elle n'y est entrée.

La nuance est essentielle. Vous ne la défendez pas. Vous défendez la réunion. Vous rappelez une règle qui vaut pour tout le monde, puis vous lui rendez la parole sur son point, celui qu'elle avait soulevé avant d'être interrompue. C'est elle qui conclut le point 6, pas vous.

Je l'ai vécu en MOEX, sur l'un de mes chantiers. J'ai entendu un intervenant lâcher : « Encore une hystérique à qui on ne peut rien dire… Nous étions mieux entre hommes. » Elle l'avait entendu aussi. Elle a fait semblant de ne pas entendre.

Ce silence-là était un choix, et c'était le sien. Prendre sa défense à voix haute l'aurait ramenée de force dans une scène qu'elle avait décidé de ne pas jouer. J'ai donc pris l'auteur à part, mais devant ceux qui avaient entendu, et je lui ai rappelé que nous avions tous beaucoup à apprendre des femmes.

À part d'elle, parce qu'elle avait choisi de ne pas relever. Devant les témoins, parce que ceux qui avaient entendu la phrase devaient entendre aussi la réponse. Sinon, c'est la phrase qui devient la règle.

J'ai décrit dans Femmes dans le BTP : comment elles imposent leur autorité sans hausser la voix la discipline que tiennent les encadrantes qui durent, et le point exact où elle cède : l'attaque qui sort du registre professionnel. C'est précisément là que celui qui anime doit reprendre la main, sans prendre la sienne.

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Écrire le jour même, au bon destinataire

Premier réflexe à écarter : le compte-rendu de chantier. Le CRC acte les décisions du chantier. Diffusé à toutes les entreprises, il devient contractuel s'il n'est pas contesté par écrit sous cinq jours. Y consigner un propos, c'est lui offrir une diffusion et une archive, et transformer l'incident en sujet de réunion pour les semaines suivantes.

Le bon destinataire, c'est l'employeur de l'auteur. Un mail factuel, le jour même, à son dirigeant ou à son responsable : la date, la réunion, le propos exact, et la phrase qui rappelle que la règle vaut pour la suite de l'opération. Pas d'adjectif, pas de procès.

Pourquoi lui ? Parce que c'est à lui que le Code du travail confie la prévention et la sanction. Tant que personne ne l'a informé, il peut dire qu'il ne savait pas. Votre mail daté lui retire cet argument. C'est la même logique que dans Recadrer une entreprise sans casser le projet : on remet la pression sur celui qui en répond, pas sur celui qui est dans la pièce.

Une règle avant d'envoyer quoi que ce soit : en parler d'abord avec la personne visée. C'est elle qui décide si son nom apparaît, et si elle veut saisir son propre employeur ou un référent. Formaliser sans elle, c'est encore parler à sa place.
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Si ça recommence, changer de niveau

Une fois, c'est un incident. Deux fois, c'est un comportement, et l'employeur informé n'a pas agi.

À la deuxième occurrence, le mail monte d'un cran : rappel du premier envoi, et demande que l'entreprise désigne un autre interlocuteur pour les réunions. Selon ce que prévoient les pièces de votre marché, le maître d'ouvrage peut appuyer cette demande. En OPC ou en MOEX, ce levier passe par lui : vous agissez pour son compte, il doit donc être dans la boucle dès le deuxième épisode.

Ce qui ne se règle pas en réunion se règle par écrit. Ce qui ne se règle pas par écrit se règle par le contrat.

« C'était pour rire » : l'argument qui ne tient pas

Vous l'entendrez dans le quart d'heure qui suit, en général sur le parking. « On ne peut plus rien dire. » « C'était de l'humour. »

Le droit a tranché la question en 2015 : un agissement sexiste se juge à son objet ou à son effet. L'intention de faire rire ne change rien à l'effet produit sur la personne visée, ni sur la table qui a ri.

Et sur le terrain, l'argument ne tient pas mieux. Personne, dans aucune réunion de chantier, ne dit à un conducteur de travaux qui signale un retard : « Ça va, mon beau. » Le jour où la blague fonctionne dans les deux sens, on pourra en reparler.

Ce que ça coûte au chantier

Il faut maintenant parler de ce que le maître d'ouvrage et les dirigeants ne voient pas.

Une réunion où une partie de la table a appris qu'elle pouvait être moquée est une réunion où cette partie parle moins. La conductrice de travaux qui a reçu le « ma belle » remontera le prochain retard plus tard, par mail, ou pas du tout. Et un retard remonté tard, c'est exactement le signal faible que personne ne traite à temps : j'en ai fait la liste dans 7 signaux faibles que votre chantier va déraper.

Le sexisme en réunion n'est pas seulement une question de respect. C'est une perte d'information sur l'avancement réel du chantier, au moment où elle coûte le moins cher à traiter.

C'est aussi une question de cadre, et c'est là que le sujet rejoint ce que je travaille avec les encadrants. Le plus difficile n'est pas de savoir quoi dire. C'est de le dire à 9h40, devant douze personnes, avec un planning qui glisse et un chargé d'affaires qui vient de marquer un point. Poser un cadre sans déclencher de conflit, et savoir dans quel état on prend la parole avant de la prendre, c'est le cœur de la méthode CAM (Chantier Affirmation Mentale). Pas pour faire la morale. Pour que la réunion reste un lieu où l'on peut dire qu'un lot est en retard, quelle que soit la personne qui le dit.

Ce que vous devez retenir

Quand une remarque sexiste tombe en réunion de chantier, la table ne regarde pas la personne visée. Elle regarde celui qui anime.

Une phrase sur la règle, puis retour au fond. Ne pas parler à sa place. Un mail le jour même à l'employeur de l'auteur, pas une ligne au compte-rendu. Le contrat si ça recommence.

Ce n'est pas une affaire de morale. C'est une affaire de pilotage : une réunion où l'on peut être moqué est une réunion où l'on se tait, et un chantier où l'on se tait est un chantier qui dérape en silence.

Vous ne la défendez pas. Vous défendez la réunion.

FAQ : remarque sexiste en réunion de chantier

Une remarque sexiste isolée en réunion de chantier, est-ce vraiment interdit ?

Oui. Depuis la loi du 17 août 2015, l'article L1142-2-1 du Code du travail interdit tout agissement sexiste, et un seul propos suffit : contrairement au harcèlement, la répétition n'est pas exigée. L'agissement sexiste n'est pas en lui-même une infraction pénale, mais il expose son auteur à une sanction disciplinaire de la part de son employeur.

Celui qui anime la réunion peut-il intervenir s'il n'est pas l'employeur de l'auteur ?

Oui, et il le doit pour tenir sa réunion. Il ne peut pas sanctionner, mais il peut couper le propos en dix secondes, ramener l'auteur à l'ordre du jour, et informer son employeur par écrit le jour même. Depuis 2016, cet employeur est tenu d'intégrer le risque d'agissements sexistes dans sa prévention : un mail daté l'empêche de dire qu'il ne savait pas.

Faut-il noter la remarque au compte-rendu de chantier ?

Non. Le compte-rendu de chantier acte les décisions de l'opération, est diffusé à toutes les entreprises et devient contractuel s'il n'est pas contesté par écrit sous 5 jours. Y consigner un propos lui donne une audience et une archive. Le bon support est un mail factuel, le jour même, adressé à l'employeur de l'auteur, après en avoir parlé avec la personne visée.

Comment réagir à une remarque sexiste sans paraître paternaliste ?

En recadrant la règle, pas en défendant la personne. Une phrase qui vaut pour toute la table, puis vous lui rendez la parole sur le point qu'elle avait soulevé, et c'est elle qui le conclut. Plus de six femmes sur dix estiment déjà devoir en faire plus pour être reconnues dans leur travail (baromètre AFMD et Ipsos, 2025) : la présenter comme quelqu'un à protéger risque d'aggraver exactement ce déficit.

Que faire si la remarque se répète d'une réunion à l'autre ?

Dès la deuxième occurrence, ce n'est plus un incident mais un comportement, et l'employeur informé n'a pas agi. Le second mail rappelle le premier et demande que l'entreprise désigne un autre interlocuteur pour les réunions. En OPC ou en MOEX, le maître d'ouvrage doit être informé à ce stade, puisque c'est lui qui peut appuyer la demande selon les pièces du marché.

Marcos Pereira

AMO / OPC / MOEX · 22 ans d'expérience en Île-de-France
Fondateur d'Actis (actismoe.com) et de la méthode C.A.M.® (déposée INPI).